Suivre ton premier basho
Tu sais lire un combat ; il te reste à lire le tournoi. Six rendez-vous par an, une feuille de classement qui bouge à chaque fois, une règle à huit victoires qui décide de tout, et une course au titre qui se joue sur quinze jours. Ce dossier te donne le mode d'emploi, chapitre par chapitre, avec les vrais chiffres du dernier tournoi.

Le sumo a une particularité que peu de sports partagent : on peut comprendre un combat en dix secondes et ne rien comprendre au tournoi pendant des semaines. Pourquoi ce lutteur est-il tout en haut de l'affiche alors qu'il vient de perdre ? Pourquoi celui-là a-t-il été rétrogradé avec un 7-8 alors que son voisin est promu avec un 8-7 ? Et pourquoi tout le monde s'excite autour d'un huitième succès qui n'a rien de spectaculaire ?
Ce dossier répond à une seule question : comment suivre un tournoi quand on débute ? Pas la liste des mots — le lexique est là pour ça — mais la logique qui les relie. On prend les choses dans l'ordre où tu vas les rencontrer : le calendrier, la feuille de classement, la règle qui décide du sort de chacun, la course au titre, et les quelques techniques que tu entendras à chaque combat. Les chiffres viennent du dernier tournoi disputé, celui de Nagoya en juillet ; les pages du site, elles, suivront l'Aki basho en direct.
Si tu n'as encore jamais regardé un combat, commence par Comprendre un combat de sumo, de A à Z, puis reviens ici. Les deux dossiers sont faits pour se lire à la suite.
Le calendrier : un tournoi tous les deux mois
Le sumo professionnel ne connaît ni saison ni championnat au long cours. Il vit au rythme de six grands tournois par an, les honbasho — on dit simplement basho. Un tous les deux mois, sur les mois impairs, toujours dans la même ville, toujours quinze jours du dimanche au dimanche.
Le calendrier du sumo
Six grands tournois par an — les honbasho — un tous les deux mois, quinze jours chacun, du dimanche au dimanche.
janv.
Hatsu
Tokyo
mars
Haru
Osaka
mai
Natsu
Tokyo
juil.
Nagoya
Nagoya
sept.
Aki
Tokyo
◀ tu es ici
nov.
Kyushu
Fukuoka
Trois à Tokyo, un à Osaka, un à Nagoya, un à Fukuoka, toujours dans cet ordre. Entre deux tournois, les lutteurs partent en tournée d'exhibition (jungyō) : rien n'y compte pour le classement.
Trois sont à Tokyo, dans l'arène du Kokugikan ; les trois autres font le tour du pays : Osaka en mars, Nagoya en juillet, Fukuoka en novembre. Chacun porte un nom : celui de septembre est l'Aki basho, le tournoi d'automne, et c'est celui qui commence.
Pendant ces quinze jours, chaque lutteur de l'élite livre un combat par jour, jamais deux, jamais zéro — sauf blessure. Quinze combats, donc, et c'est ce chiffre qui va tout organiser. Le dernier jour, le dimanche de clôture, s'appelle le senshūraku : c'est là que les titres se décident, et c'est la journée à ne pas manquer.
Entre deux tournois, le sumo ne s'arrête pas mais il ne compte plus : les lutteurs partent en tournée d'exhibition, les jungyō, pour aller à la rencontre du public de province. Aucune victoire n'y est enregistrée. Si tu regardes du sumo en avril ou en juin, c'est de la démonstration.
Concrètement, pour toi : les combats de la Makuuchi, l'élite, se disputent en fin d'après-midi au Japon, c'est-à-dire en fin de matinée en France. Une session dure environ deux heures, du lutteur le moins bien classé au mieux classé. Les combats du jour sur Gunbai suivent exactement ce déroulé.
Le banzuke : lire la feuille de classement
Quelques jours avant chaque tournoi, l'association publie une grande feuille calligraphiée : le banzuke. C'est le classement officiel de tous les lutteurs, du sommet jusqu'au dernier débutant, et c'est l'objet le plus important du sumo. Tout en découle : qui affronte qui, qui gagne combien, qui porte un titre.

Sur la vraie feuille, les noms sont écrits de plus en plus petits à mesure qu'on descend : c'est littéral, la taille du caractère dit le rang. Le sumo compte six divisions ; la seule qui passe à la télévision, et la seule que suit ce site, c'est la première : la Makuuchi, une quarantaine d'hommes. Tous les autres — plusieurs centaines — se battent pour y entrer.
À l'intérieur de la Makuuchi, cinq rangs, de haut en bas :
- Yokozuna, le grand champion. Le sommet absolu. On ne redescend jamais de ce rang : un yokozuna qui ne tient plus son niveau se retire. Il y en a un, deux, parfois aucun.
- Ōzeki, le champion. Le second rang, et de loin le plus difficile à garder — on y revient au chapitre suivant.
- Sekiwake et komusubi, les deux marches juste en dessous. Avec les ōzeki et les yokozuna, ils forment le sanyaku, les rangs titrés : une poignée de places, et les adversaires les plus durs tous les jours.
- Maegashira, numérotés du 1 au dernier : tout le reste de la division. Plus le numéro est petit, plus tu es haut, et plus tu croises les champions.
Chaque rang a deux places, une à l'Est et une à l'Ouest — l'Est étant considéré comme une demi-marche au-dessus. C'est pour cela que la feuille se lit en deux colonnes qui se font face, exactement comme la page banzuke du site. Voici le haut de celle de Nagoya, avec les bilans tels qu'ils étaient au soir du dernier jour :
Le haut du banzuke
Juillet 2026 · bilans au soir du dernier jour
- Yokozuna
- Ōzeki
- Sekiwake 1
- Sekiwake 2
- Komusubi
- Maegashira 1
- Maegashira 2
… puis les maegashira 3 à 16, coupés ici.
Deux places par rang, l'Est à gauche, l'Ouest à droite. Un bilan en gras a passé les 8 victoires ; le trophée marque le vainqueur du tournoi. Voir le banzuke du tournoi en cours →
Regarde la première ligne. Le yokozuna de l'Est a fini le tournoi à 7-7-1 — sept victoires, sept défaites, une absence. Celui de l'Ouest à 9-6. Deux mois plus tard, sur le banzuke de l'Aki, ils ont échangé leurs places : l'Ouest est passé à l'Est. Rien de dramatique pour un yokozuna, qui ne peut pas descendre plus bas. Pour tous les autres, en revanche, ce genre de bilan change la vie — et c'est le sujet du chapitre suivant.
Une dernière chose à savoir en lisant le banzuke : le rang n'est pas une récompense pour l'ensemble d'une carrière, c'est une photographie du dernier tournoi. À chaque basho, tout le monde est rejugé. Un lutteur peut être maegashira 1 en juillet et sekiwake en septembre ; un komusubi peut se retrouver maegashira 10 s'il s'effondre. La feuille bouge, et c'est ce qui la rend passionnante à relire tous les deux mois.
La règle des 8 : ce qu'un bilan change
Tu as quinze combats. Pour monter, il t'en faut huit de gagnés. C'est toute la règle, et elle porte un nom : le kachi-koshi, le bilan positif — littéralement « les victoires qui dépassent ». Huit sur quinze, c'est la majorité : tu as gagné plus souvent que tu n'as perdu, tu montes. Son contraire, le make-koshi, c'est huit défaites : tu descends.
Il n'y a rien entre les deux. Un 8-7 est une réussite, un 7-8 est un échec, et pourtant un seul combat les sépare. C'est pour cela que le huitième succès est fêté comme un titre par les lutteurs modestes, et que le huitième revers fait baisser les têtes : ce n'est pas une victoire de plus, c'est le verdict du tournoi. Tu verras souvent, vers le dixième jour, des lutteurs à 7-3 tout sourire et des lutteurs à 3-7 qui se battent pour leur survie — les deux ont encore cinq combats, mais ils ne les vivent pas de la même façon.
Combien tu montes ou tu descends dépend de l'ampleur du bilan et des places qui se libèrent au-dessus. Un 8-7 fait gagner un ou deux crans ; un 12-3 propulse un maegashira vers les rangs titrés. À Nagoya, le maegashira 1 de l'Est a fait 8-7 : deux mois plus tard il est sekiwake. Le komusubi de l'Ouest a fini à 2-13 : il repart maegashira 10.
Et il y a une exception cruelle : l'absence coûte autant que la défaite. Un lutteur blessé qui se retire du tournoi — on dit kyūjō — encaisse un forfait par jour manqué. Un sekiwake absent les quinze jours de Nagoya s'est retrouvé maegashira 12 en septembre : il n'a perdu aucun combat, il a tout perdu quand même.
Le cas particulier de l'ōzeki
Pour les maegashira, la règle est mécanique. Pour l'ōzeki, le second rang du sumo, elle prend une forme plus dramatique. Un ōzeki qui fait un bilan négatif n'est pas rétrogradé tout de suite : il devient kadoban, « en sursis ». Au tournoi suivant, il lui faut huit victoires — huit, pas plus — pour garder son titre. S'il échoue, il redescend sekiwake. Et s'il veut remonter immédiatement, il devra faire dix victoires dès le basho suivant, sinon il devra tout recommencer.
Regarde la trajectoire de l'ōzeki de l'Ouest à Nagoya :
Kotozakura, tournoi après tournoi
Ōzeki · 9 tournois disputés
15 combats par tournoi, 9 derniers tournois affichés. 8 victoires suffisent à faire un « kachi-koshi », le bilan positif qui fait monter au classement. ✅ bilan positif · ❌ bilan négatif · ⚪ tournoi écourté (absences) · ⏳ tournoi en cours.
Des 8-7 à la chaîne, un bon 10-5, puis l'effondrement à 3-9-3 au tournoi de mai — bilan négatif, statut kadoban. À Nagoya, il joue son rang, et il termine à exactement 8-7. Sauvé au huitième succès, pas un de plus. C'est ce genre de quinzaine que tu regardes quand tu suis un ōzeki : pas la course au titre, la survie.
Le rang de yokozuna, lui, n'a pas de kadoban. Un yokozuna ne peut pas être rétrogradé — en contrepartie, s'il enchaîne les mauvais tournois, la pression pour qu'il se retire devient insoutenable. C'est le prix de l'immunité.

La course au titre : quinze jours, une coupe
Au-dessus de tous ces destins individuels, une seule chose fait la une : le yūshō, la victoire au tournoi. Le vainqueur est simplement celui qui compte le plus de victoires au soir du quinzième jour, tous rangs confondus. Pas de tableau, pas de finale : un maegashira 14 peut remporter le yūshō s'il gagne plus que les yokozuna. C'est rare, mais ça arrive, et l'arène explose à chaque fois.
La course prend forme vers le milieu du tournoi. Jusqu'au huitième jour, tout le monde peut encore y croire ; à partir du dixième, on compte les invaincus et les « une défaite ». En cas d'égalité le dernier jour, on rejoue : un barrage, le kettei-sen, tranche immédiatement après le dernier combat. Le deuxième du tournoi n'a droit qu'à une mention, le jun-yūshō — respectée, mais sans trophée.
Voici comment s'est terminée la course de Nagoya, au soir du quinzième jour :
Trois hommes à 12-3 : un ōzeki, un sekiwake, et un autre sekiwake qui avait été ōzeki six mois plus tôt, l'avait perdu sur un tournoi manqué, et venait le reprendre. C'est lui qui a remporté le barrage — et qui repart ōzeki à l'Aki. Une trajectoire pareille, c'est ce que le banzuke raconte quand on sait le lire : promu en janvier, rétrogradé en juillet, de retour en septembre.
Deux autres choses à guetter dans la course. D'abord les kinboshi, les « étoiles d'or » : quand un maegashira bat un yokozuna, il inscrit une étoile à son palmarès et touche une prime à vie. À Nagoya, quatre kinboshi ont été décrochés — dont deux par le même maegashira 1, deux jours de suite. Écoute la salle quand ça arrive : les coussins volent. Ensuite, les prix spéciaux, les sanshō, remis le dernier jour aux lutteurs hors sanyaku qui ont marqué le tournoi : combativité, technique, performance. Un 11-4 de maegashira en gagne souvent un.
Sur Gunbai, la course au titre se met à jour chaque soir, avec la même courbe que ci-dessus : tu verras les lignes se séparer à partir de la deuxième semaine.
Les techniques que tu entendras chaque jour
Il existe quatre-vingt-deux façons officielles de gagner un combat, les kimarite. Ne les apprends pas. Une poignée d'entre elles conclut l'écrasante majorité des combats, et ce sont celles-là que le commentateur annonce jour après jour. Voici le palmarès de Nagoya :
Les 6 techniques les plus fréquentes
Juillet 2026 · 305 victoires classées, 26 techniques différentes
- 1yorikiriSortie en poussant, ceinture tenue83 · 27 %
- 2oshidashiPoussée vers la sortie77 · 25 %
- 3tsukiotoshiPoussée oblique à terre18 · 6 %
- 4hatakikomiTape vers le bas14 · 5 %
- 5uwatenageProjection, bras par-dessus14 · 5 %
- 6yoritaoshiChute en avant, ceinture tenue14 · 5 %
À elles 6, ces techniques concluent 72 % des combats du tournoi. Le reste du répertoire — 82 kimarite au catalogue — se découvre au fil des tournois, dans le lexique.
Deux techniques dominent, et à elles deux elles règlent plus d'un combat sur deux. Le yorikiri : tu tiens la ceinture de l'adversaire, tu avances, tu le fais sortir. L'oshidashi : tu ne le saisis pas, tu le pousses à bras tendus jusqu'à la sortie. Tout le sumo tient dans cette opposition — ceux qui veulent la ceinture et ceux qui veulent garder la distance — et Comprendre un combat l'explique en détail.
Les suivantes sont les variantes que tu reconnaîtras vite : le yoritaoshi est un yorikiri qui finit par une chute plutôt qu'une sortie ; le hatakikomi est la tape sur la nuque qui fait plonger celui qui charge trop bas ; le tsukiotoshi, une poussée oblique qui envoie l'adversaire au sol ; l'uwatenage, la grande projection par-dessus le bras, la plus belle à voir. Avec ces six-là tu liras neuf combats sur dix. Les soixante-seize autres sont un plaisir de connaisseur : quand une technique rare tombe, tu verras la salle réagir — et le lexique t'attendra.
Pour aller plus loin, le lexique propose un mini-jeu « quelle technique ? » : quatre réponses, cinq manches, et tu sauras vite si tu as l'œil.
Choisis ton lutteur
Le sumo se vit par attachement. Tout ce qui précède reste abstrait tant que tu n'as pas quelqu'un à suivre : un rang à sauver, une promotion à décrocher, une course à gagner. Pour l'Aki basho, prends-en un — un seul — dans une de ces trois situations, et regarde son combat chaque jour :
- Le yokozuna qu'on attend. Il ne risque rien, mais tout le monde le regarde : un 9-6 est une déception, un 13-2 est la norme. Suis-le pour la course au titre.
- L'ōzeki sur le fil. Kadoban ou fraîchement promu, chaque défaite compte double. Suis-le pour la règle des 8 — c'est le suspense le plus pur du sumo.
- Le maegashira qui monte. Un numéro élevé, un bon tournoi derrière lui, et des adversaires de plus en plus forts. Suis-le pour les kinboshi et les prix spéciaux.
L'annuaire des rikishi te donne pour chacun son rang, sa courbe de forme et son style. Le banzuke de l'Aki te dit où il part.
Et pour ne rien manquer des quinze jours, il y a la lettre du basho : le récap de chaque journée, le soir même, dans ta boîte — rien entre les tournois.
Voilà. Tu sais maintenant lire le tournoi comme tu sais lire le combat : six rendez-vous par an, une feuille qui bouge à chaque fois, huit victoires pour monter, une coupe pour le meilleur des quinze jours. Le reste — les trajectoires, les rivalités, les retours — s'écrit deux mois à la fois. L'Aki basho commence demain ; tu es prêt.